Le « Notebook » du Parrain

by Jean-Paul Chaillet December 8, 2016

regan arts

Le Caffé Trieste existe toujours, dans le quartier de North Beach à San Francisco. C’est là que plusieurs mois au cours de l’été 1970, on pouvait trouver Francis Ford Coppola attablé derrière sa machine à écrire Olivetti Lettera 32 jaune, en train de travailler à ce qu’il appelle alors un « prompt book ».   Volumineux classeur à feuilles volantes remplies de notes préparatoires qui allaient servir de base au scénario du Parrain.

Quarante six ans plus tard, il est enfin possible de lire pour la toute première fois ce Godfather Notebook,  document historique reproduit à partir de l’original dans une édition fac-similé du publiée par les éditions Regan Arts. Une plongée fascinante dans l’écriture et  le processus créatif de l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma.

Dans une longue introduction, Coppola explique en détails comment il a été amené à accepter cette offre impossible à refuser de mettre en scène Le Parrain. Au départ il avait refusé. Comme nombre d’autres cinéastes à  l’époque, de Sergio Leone à Costa-Gavras en passant par Elia Kazan… N’ayant pas aimé le livre éponyme de Mario Puzo à la première lecture, abandonnant au bout de cinquante pages. Mais la couverture, avec la main du joueur de marionnettes, l’avait intrigué comme un symbole approprié de pouvoir manipulateur.

Il se ravise donc lorsque la Paramount revient à la charge et  à la demande pressante de son ami et protégé George Lucas. En 1969, après avoir fondé  Zoetrope afin de produire leurs propres films indépendants hors du studio system, ils sont déjà très endettés.  Autre raison motivante plus personnelle  avouée par Coppola qui a alors trente et un ans: « J’étais marié avec deux enfants et en attente d’un troisième. » En relisant le livre, il y découvre tout son potentiel cinématographique.

Avant d’écrire le scénario, il décide de composer un prompt book. Un manuel de références très complet, d’après une méthode utilisée en fac lorsqu’il étudiait les arts scéniques et qui consistait à décortiquer une pièce de théâtre et d’inclure de manière exhaustive toutes les indications nécessaires à la mise en scène.

« J’ai donc pris une lame de rasoir et détaché une par une les pages de mon exemplaire du  bouquin de Mario, raconte Coppola. Et je les ai ensuite encadrées sur des feuilles de papier blanc découpées de façon qu’elles soient lisibles recto verso. » De quoi laisser suffisamment de place pour les annotations dans les marges.

Pour la structure, il divise le livre en cinq actes comprenant un total de cinquante sections, autant de scènes individuelles. Pour chaque scène, il prend en compte cinq éléments spécifiques comme vade-mecum à respecter. «Synopsis ». «Epoque. » “Imagerie et Ton.” “ Coeur.” Et enfin “Pièges”.

Pour mieux comprendre son approche, prenons les clichés que Coppola tient à éviter absolument pour donner tout l’impact à  l’une des plus fameuses scènes du film. Celle où le producteur Jack Wolz se réveille et trouve dans son lit ensanglanté la tête coupée de son pur-sang Khartoum. A savoir : « Que cela ne soit pas suffisamment horrifiant. Vous avez échoué si le public ne sursaute pas de son fauteuil. Une autre erreur serait de verser dans l’horreur à la Corman…Il faut trouver l’équilibre parfait d’horreur sans pour autant perdre de vue le fil conducteur du film dans son entier. » Mission accomplie brillamment lorsqu’on revoit la séquence…

Alors, on feuillette sans se lasser les quelques 784 pages de ce document unique. La plupart comporte des annotations de sa main, d’une belle écriture énergique et spontanée assortie de passages soulignés en rouge ou noir, de commentaires indicatifs, de mots écrit au feutre en lettres capitales…Le résultat est un outil de travail impressionnant, riche aussi de détails et d’anecdotes pour la plupart inédits. Comment par exemple, nombre de ses notes étaient inspirées par l’ascendance italo-américaine de Coppola, sa vie de famille, et que c’est à sa mère qu’il doit la réplique culte « Je vais lui faire une offre qu’il ne pourra pas refuser. » 

« En vérité, confesse encore Coppola, je pense avoir fait ce Notebook par peur profonde. Il est important de comprendre que j’étais terrifié. ». Une fois terminé, il s’attelle à l’écriture d’une première version de cent cinquante cinq  pages du scénario que la Paramount reçoit le 10 Août 1970. Le tournage commence en extérieurs à New York fin Mars 1971 pour s’achever le 7 Août. Son Notebook l’accompagnera partout dans une sacoche de cuir marron, lui servant comme il dit tout à la fois de « Bible, d’ancre, de pont entre le livre et le film. »

 « En réalité, précise-t-il, le scénario n’était qu’un document pas vraiment nécessaire. J’aurai pu faire le film en me servant seulement du Notebook. »

Il évoque aussi la réalité des moments difficiles pendant le tournage. Allant même jusqu’à à avouer récemment dans le New York Times que le souvenir du Parrain lui «  procure une grande tristesse (…) et une réaction de panique et de nausée. » Ajoutant être incapable de se souvenir de la dernière fois qu’il a revu le film…

Impossible après la lecture édifiante de ce Notebook de ne pas revoir et apprécier Le Parrain avec une nouvelle perspective.

Sorti aux Etats-Unis le 14 Mars 1972,  le film obtiendra l’année suivante cinq Golden Globes. Meilleur film, Meilleur acteur (Marlon Brando), Meilleur réalisateur, meilleur scénario et meilleure musique originale (Nino Rota).  Accédant instantanément au statut de classique incontournable.