Mémoires de Costa-Gavras

by Jean Paul Chaillet June 6, 2018
Filmmaker Constantin Costa-Gavras, Golden Globe winner

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De  Z à Missing en passant par Etat de siège et L’aveuHannah K et Music Box, pour ne citer qu’eux, Constantin Costa-Gavras a bien mérité l’étiquette parfois réductrice de cinéaste engagé. Tendance plutôt à gauche. A 85 ans, après un peu plus d’un demi-siècle d’une carrière éclectique et dix huit long métrages à son actif, il publie ses Mémoires au titre émouvant, Va où il est impossible d’aller, inspiré d’une formule de son compatriote Nikos Kazantzakis. En cinq cents pages, il s’y raconte. Sans fard. En toute pudeur. Avec une lucidité modeste, il se souvient, sans nostalgie passéiste. Il n’a rien oublié et en conteur hors pair nous régale d’anecdotes avec force détails passionnants.Toute une vie.

Premier flash-back ? Son arrivée à Paris le 5 Octobre 1955 à la Gare de Lyon.   Il a vingt deux ans,  baragouine quelques bribes de français apprise à l’école dans sa Grèce natale qu’il vient de quitter «  à une époque tragique », avec un billet aller simple pour la capitale française, terre promise de tant d’espoirs encore un peu flous, mais « où un avenir était possible ». Une petite somme d’argent en poche et des rêves plein la tête pour le jeune Konstantinos , son véritable prénom, exclu du système universitaire dans son pays où son père est considéré comme communiste à cause de son militantisme antiroyaliste pendant l’Occupation allemande. Inscrit en fac de lettres à la Sorbonne, il ne pense pas encore au cinéma, sauf comme spectateur assidu dans les salles du Quartier Latin où il demeure d’ailleurs encore aujourd’hui. « C’étaient mes refuges. J’étais insatiable. » Finalement, il intègre l’IDHEC, Institut des Hautes Etudes Cinématographiques, la prestigieuse école de cinéma qui décidera de son destin professionnel. Diplômé en 1959, il se retrouve bientôt assistant au moment où démarre la Nouvelle Vague. Mais c’est avec l’ancienne génération de réalisateurs qu’il collabore. Yves Allègret, Jean Giono, René Clair ou encore Henri Verneuil.

En 1963, sur le tournage du Jour et l’Heure de René Clément, c’est la rencontre décisive avec Simone Signoret et Yves Montand. Une amitié qui durera jusqu’à la mort du couple mythique.

Les deux stars se retrouvent à l’affiche de son premier film Compartiment tueurs qui sort en 1965. Un thriller musclé dans la veine de Henri-Georges Clouzot.  Succès. Quatre ans plus tard c’est la consécration avec Z.

A une époque où le monde était bipolaire, il a marqué le cinéma avec des films choc, inventant le genre du thriller politique.  « L’important était de raconter comment les films naissent, » écrit Costa-Gavras. Souvent par hasard  et par chance. Ainsi Z «Je vais en Grèce voir mes parents et mon frère me donne le livre de Vassily Vassilikos que je lis dans l’avion du retour à Paris. Première réaction en voyant la couverture barrée d’un grand z ? Quel titre idiot. Mais je le dévore. Le lendemain, Jorge Semprun m’appelle. « Tu as vu ce qui se passe chez toi ? Les colonels ont pris le pouvoir. » Réunion chez les Montand avec Simone qui demande comment protester.  Avec un film. Jorge et moi nous enfermons à la campagne pour écrire le scénario. Je le donne à Montand qui me dit : « Je le fais. » Impossible de tourner en Grèce alors Jacques Perrin qui produit le film suggère l’Algérie. ». On connaît la suite. Deux Oscars, celui du meilleur film étranger et du montage et le prix du jury à Cannes. En 1970 dans  L’Aveu, il dénonce les purges communistes en Tchécoslovaquie. Il enchaîne avec Etat de siège, inspiré de faits réels et radiographie impitoyable des agissements de la CIA et des méthodes de torture mises en place dans certains pays d’Amérique latine. Il tournera le film au Chili quelques mois avant le coup d’état militaire de Pinochet et la mort de son ami Salvador Allende qu’il avait bien connu.

 

Directro Cinstanin Costa Gavras and cast of "Missing", 1982

In Cannes1982, with Missing: Costa Gavras,  Jack Lemmon and his wife, Sissy Spacek, and Melanie Mayron.

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Le succès et sa réputation aidant, Costa-Gavras est constamment sollicité. Avec parfois son lot de situations cocasses et de propositions saugrenues comme l’envoi d’un scénario signé du colonel Kadhafi qui lui promet gros moyens et carte blanche. Sans états d’âme, il décline l’offre de Robert Evans de réaliser le Parrain. Plus tard, Coppola le remerciera. On le comprend ! Dino de Laurentiis tente de le convaincre de mettre en scène le remake de King Kong. Robert Redford de changer la fin d’un scénario pour y plaquer un happy end trop convenu. Le projet échoue, comme celui qui lui tient à cœur d’une adaptation de La condition humaine d’André Malraux. Au fil des pages, on se délecte à lire quelques uns de ses démêlés avec les studios américains.

Pour Missing on tente de lui imposer Gene Hackman puis Paul Newman. Kirk Douglas entendant parler de ce rôle juteux d’un père qui tente de savoir ce qu’il est advenu de son fils, fait savoir qu’il est libre. Marlon Brando l’invite à déjeuner dans sa maison de Mulholland drive pour en discuter, sans donner suite. Costa-Gavras insiste sur Jack Lemmon  qui décrochera le prix d’interprétation à Cannes. Pour Music Box, le producteur suggère Jane Fonda qui est d’accord mais à qui on doit annoncer que c’est à Jessica Lange qu’il tient. Il s’adapte aux idiosyncrasies de certaines stars. Debra Winger exige qu’on l’éclaire de manière à bien mettre en valeur ses yeux verts. John Travolta préfère le rôle offert à Dustin Hoffman dans Mad City

Il y a aussi des rencontres mémorables. En 1971, lors du dîner après la cérémonie des Oscars, quand Gregory Peck l’accompagne à la table d’Elizabeth Taylor qui lui dit : « With you, anything, anytime, anywhere. » Une soirée chez George Cukor où John Ford lui demande comment il a tourné ses plans avec caméra à l’épaule. Conversations avec King Vidor, Frank Capra, William Wyler…Yves Montand, terrorisé comme un gamin,lui demandant d’aller voir Alien avec lui dans un cinéma des Champs-Elysées et de le prévenir avant les moments qui font peur !

Costa-Gavras s’amuse encore qu’on l’ait sollicité pour la Présidence de la Grèce (il a refusé) et qu’on lui ait proposé le ministère de la Culture qu’il a décliné. « Ce n’est pas ma place. Je suis un cinéaste français. »A le lire, on sent la passion intacte.

D’ailleurs, il compte bien tourner avant la fin de l’année une adaptation d’ Adults in the Room, livre de Yanis Varoufakis,  ancien ministre de l’Economie, très controversé pour ses méthodes de négociations de la dette de son pays avec les autorités européennes.  Encore un sujet difficile. Alors, toujours  engagé ? Il juge le terme plutôt galvaudé aujourd’hui. « On est engagé à partir du moment où l’on fait des choses qui vont être vues par des milliers de personne, mais ce qu’on fait c’est raconter des histoires. Il  n’y a pas de message particulier dans mes films, insiste-t-il. Le cinéma c’est avant tout du spectacle. »

 En exergue de son livre, Costa-Gavras a mis cette phrase de son ami Gabriel Garcia-Marquez : « La vie n’est pas celle qu’on a vécue, mais celle qu’on se souvient d’avoir vécue pour la raconter. » A méditer.